Une journée chargée d’émotion, de souvenirs et de réflexion pour les Gomatraciens et les amoureux de la culture. Conduit à sa dernière demeure ce lundi 19 octobre, le poète Guillaume Bukasa a reçu des hommages à la hauteur de l’homme qu’il fut : un artisan de la culture, un éducateur de la jeunesse et un défenseur du dialogue, qui a consacré une partie de sa vie à transmettre son savoir sans nécessairement attendre de retour.

Écrivains, romanciers, slameurs, rappeurs, basketteurs, musiciens, journalistes, responsables religieux et nombreux jeunes se sont réunis pour saluer la mémoire de celui qui avait fait de l’encadrement de la jeunesse un véritable engagement.

De la morgue au Foyer culturel, également connu comme la Maison des jeunes, les témoignages se sont succédé. Des mots empreints de reconnaissance, des souvenirs partagés et des hommages ont retracé le parcours d’un homme dont l’influence dépassait le seul univers littéraire. Un livre d’or a également été consacré à sa mémoire, avec la perspective de le déposer au Musée national, afin que son héritage puisse être conservé et transmis aux générations futures.

Une philosophie : investir dans la jeunesse

« Ce n’est pas d’abord l’argent qui compte, mais l’encadrement des jeunes pour sauver notre pays. Un enfant chassé de l’école, c’est un exposé », disait-il, selon les propos qui lui sont attribués.

Derrière cette pensée se dessine une conviction profonde : l’avenir d’une communauté ne se construit pas uniquement avec des ressources matérielles, mais aussi par l’éducation, la transmission des valeurs et l’accompagnement des jeunes.

Lors de son allocution, l’abbé responsable de la Maison des jeunes a rappelé que plusieurs jeunes avaient bénéficié gratuitement de l’encadrement du poète. Pour certains, Guillaume Bukasa était bien plus qu’un homme de lettres : il était un guide, un repère et une personne qui croyait en leur potentiel, parfois avant même qu’ils ne découvrent eux-mêmes leurs talents.

Sa disparition soulève dès lors une question essentielle : comment préserver l’œuvre de ceux qui consacrent leur vie à former les autres, souvent avec des moyens limités ?

Au-delà des hommages, cette question interpelle les institutions culturelles, les autorités publiques, les organisations de la société civile et les communautés elles-mêmes. La reconnaissance d’un acteur culturel ne devrait-elle pas également se traduire, de son vivant, par un soutien concret aux initiatives qui permettent aux jeunes d’apprendre, de créer et de trouver leur place dans la société ?

À Goma, l'urgence de transmettre

Dans une ville de Goma marquée par un conflit armé qui bouleverse les conditions de vie et fragilise les perspectives d’avenir, la question de l’encadrement des jeunes revêt une importance particulière. L’insécurité, les difficultés économiques et les ruptures dans les parcours éducatifs peuvent réduire les possibilités offertes à une génération déjà confrontée à de nombreuses incertitudes.

Dans ce contexte, les espaces culturels, les ateliers littéraires, le slam, la musique et les activités sportives peuvent contribuer à offrir aux jeunes des lieux d’expression, d’apprentissage et de dialogue. Ils ne peuvent, à eux seuls, résoudre les causes du conflit, mais ils constituent des leviers pour renforcer le vivre-ensemble et ouvrir d’autres horizons.

C’est précisément dans cette perspective que résonne l’héritage de Guillaume Bukasa. Sa philosophie, tournée vers la construction d’une génération non violente, invitait à privilégier la parole, l’écoute et le dialogue dans la résolution des conflits.

Sa vision rappelle une vérité simple, mais exigeante : la paix ne se décrète pas uniquement dans les discours. Elle se cultive aussi dans les familles, les écoles, les espaces culturels et les relations quotidiennes entre les membres d’une communauté.

Quand un homme s'en va, que reste-t-il de son œuvre ?

La mort de Guillaume Bukasa laisse un vide dans le paysage culturel de Goma. Mais elle pose surtout la question de ce que les vivants feront de l’héritage qu’il leur confie.

Un poète disparaît, ses paroles demeurent. Un éducateur s’en va, mais les personnes qu’il a formées peuvent poursuivre son œuvre. Un homme quitte ce monde, mais les valeurs qu’il a semées peuvent continuer à porter du fruit.

Dans la tradition chrétienne, cette espérance trouve un écho particulier dans l’Évangile selon Jean (12,24) : le grain de blé qui tombe en terre et meurt porte beaucoup de fruit. Cette image invite à regarder la disparition non seulement sous le signe de la séparation, mais aussi sous celui de la responsabilité : faire vivre, par nos actes, ce que nous avons reçu de ceux qui nous ont précédés.

Guillaume Bukasa s’en est allé. À Goma, son absence rappelle la fragilité de la vie, mais aussi la force de l’engagement désintéressé. Son départ invite les jeunes à poursuivre le chemin de la création, aux acteurs culturels à continuer de transmettre et aux institutions à réfléchir aux moyens de soutenir durablement les initiatives qui construisent la société.

Goma a perdu un baobab culturel. Mais le véritable hommage à lui rendre sera de continuer à faire grandir les jeunes qu’il a contribué à former.

Repose en paix, Guillaume Bukasa.

À Dieu, poète. Que la terre te soit légère et que ton œuvre continue de parler aux générations futures.