Par Claudel Lubaya
Il aura suffi d'une phrase pour fissurer le mur de silence que le pouvoir pensait avoir définitivement scellé.
La déclaration de Bahati Lukwebo, vice-président du Sénat et figure de la majorité au pouvoir, en est peut-être l'illustration la plus révélatrice.
En affirmant que « la Constitution n'a aucun problème ; le problème, c'est le mépris que certains ont pour les textes », il a levé un tabou en énonçant une évidence que beaucoup pensent tout bas mais que peu osent dire publiquement.
Car sous Tshisekedi, la critique interne est devenue suspecte, souvent assimilée à une tentative de déstabilisation, voire à une forme de rébellion.
La loyauté exigée n'est plus celle qui nourrit le débat démocratique et la confrontation d'idées, mais celle qui confine à la servilité.
En ce sens, la prise de position de Bahati Lukwebo met en lumière un climat politique où la liberté d'expression à l'Union sacrée est étouffée, et où la simple prise de parole devient, pour certains, un risque à assumer.
Vital Kamerhe en a déjà fait l'expérience, lorsqu'il a été exposé à la vindicte populaire pour avoir exprimé en privé des réserves sur le projet de révision constitutionnelle.
Ce précédent illustre combien, dans l'écosystème politique actuel, toute voix dissonante au sein de la majorité est rapidement assimilée à une faute politique.
Le débat constitutionnel : symptôme d'un malaise plus profond
Depuis plusieurs mois, l'idée d'un changement de constitution circule avec insistance dans les cercles du pouvoir.
Elle est portée par les dignitaires du régime au premier rang desquels figure André Mbata, secrétaire permanent de l'Union sacrée, rejoint par Evariste Boshab, un vestige du passé et personnage controversé de la vie institutionnelle congolaise.
Le week-end dernier, Augustin Kabuya, secrétaire général de l'UDPS, s'est permis d'annoncer avec une désinvolture assumée que la Constitution sera changée.
Il ne s'est pas contenté de prendre position dans un débat : il a voulu le clore d'autorité, comme si la volonté d'un camp pouvait tenir lieu de consensus national.
Une telle posture est lourde de conséquences. Car la question constitutionnelle ne relève pas d'un simple exercice juridique.
Elle touche au pacte fondamental qui organise la vie politique de la nation. A ce titre, elle ne peut être dissociée du contexte national.
Autour des caciques du pouvoir s'est progressivement constitué un réseau de lèche-bottes politiques et mystico-religieux, chargés de préparer l'opinion au changement de la Constitution.
Les « changistes » recyclent deux thèses aussi opportunistes qu'intellectuellement bancales.
La première thèse consiste à soutenir que Tshisekedi ne serait pas détenteur d'un mandat constitutionnel - du reste largement contesté car frauduleusement acquis en 2018 et en 2023 -, mais investi d'une prétendue « mission » dont ils sont eux-mêmes incapables d'indiquer l'origine ou le fondement juridique.
La thèse de « mission » revient à vouloir extraire la RDC de sa vocation républicaine pour l'enfermer dans une vision quasi messianique du pouvoir, où l'autorité politique prétend tirer sa légitimité d'une mission supérieure plutôt que de la souveraineté du peuple.
Jusqu'à preuve du contraire, la RDC n'a jamais choisi cette voie. Elle se veut un État républicain fondé sur la Constitution et sur un mandat politique limité, et non sur une prétendue mission providentielle ou une légitimité mystique.
A ce propos, l'article 70 de la Constitution ne laisse place à aucune ambiguïté : « Le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. »
Le constituant y a clairement fixé la nature du pouvoir présidentiel, la durée de son exercice et la limite de son renouvellement.
En substituant à une norme constitutionnelle claire « le mandat » un vocabulaire volontairement équivoque la prétendue « mission », les changistes s'engagent dans une entreprise de dénaturation du texte constitutionnel, visant à brouiller le sens d'une règle pourtant limpide.
La seconde manœuvre relève d'un habillage sémantique bien calculé.
Abusant de leur qualité de « professeurs de droit constitutionnel », les thuriféraires du pouvoir se livrent à un exercice de prestidigitation intellectuelle en parlant tour à tour « d'adaptation », de « modernisation » ou encore du prétendu « vieillissement » d'un texte qui n'a pourtant que dix-sept ans.
L'argument n'est pas seulement fragile : il est profondément malhonnête. Car l'âge d'une Constitution n'a jamais constitué un critère de validité ou de pertinence.
A titre d'exemple, la Constitution des États-Unis régit la première puissance mondiale depuis plus de deux siècles, tandis que de nombreuses démocraties européennes vivent sous des textes adoptés il y a plusieurs décennies.
Ce discours n'est que le dernier avatar d'une rhétorique changeante. En janvier 2024, les mêmes voix accusaient déjà la Constitution d'avoir été « conçue à l'étranger » pour servir les belligérants de l'époque.
Cette thèse s'étant effondrée sous le poids des faits, les « changistes » ont changé de registre.
Les voilà désormais préoccupés par « l'âge » de la Constitution, comme si une loi fondamentale se remplaçait comme un costume démodé dans la garde-robe.
Mais derrière ces contorsions argumentatives se cache une réalité plus simple : ce n'est pas la Constitution qui dérange le pouvoir, c'est la limite qu'elle impose à l'exercice du pouvoir.
Conclusion
Aucun des promoteurs de ces deux thèses ne parvient à démontrer, de manière sérieuse et argumentée, les raisons fondamentales qui justifieraient une remise en cause de l'ordre constitutionnel dans le contexte actuel.
Derrière l'abondance des discours et les contorsions rhétoriques, le vide apparaît au grand jour.
Ni nécessité institutionnelle, ni crise constitutionnelle majeure, ni blocage du fonctionnement de l'État ne viennent objectivement fonder l'idée d'un changement de la loi fondamentale.
Autrement dit, la Constitution n'est pas en crise. Ce qui est en crise, c'est la patience du pouvoir face aux limites que cette Constitution impose à l'exercice de l'autorité.
En définitive, les Congolais n'ont pas affronté des décennies de luttes, de sacrifices et de répression pour remplacer l'arbitraire d'hier par une nouvelle tentation monarchique.
La RDC n'est pas un héritage dynastique et la Constitution n'est pas un instrument que l'on ajuste au gré des ambitions d'un individu.
Aussi, les Congolais n'ont pas combattu des décennies pour substituer à l'arbitraire d'hier une nouvelle tentation monarchique.
La République n'est pas un héritage, et la Constitution n'est pas une variable d'ajustement du pouvoir.
Les nations meurent rarement de leurs Constitutions ; elles meurent presque toujours de ceux qui refusent de s'y soumettre.
Lubaya Claudel André